«

»

oct 30

Imprimer ceci Article

Interview de chercheur : Professeur Stéphane AUVIN

Auvin-labProfesseur AUVIN, vous êtes neuropédiatre à l’hôpital Robert Debré où vous exercez comme praticien hospitalier et vous dirigez un groupe de chercheurs au sein du laboratoire Inserm U676. Spécialiste de l’épilepsie de l’enfant, vous travaillez notamment sur le régime cétogène.
La première question que se pose tout parent, comment se fait-il qu’un enfant devienne épileptique ?

En premier, je voudrais préciser qu’il n’existe pas un type d’épilepsie mais de nombreux types d’épilepsies. S’il s’agit d’un groupe de différentes maladies, il existe aussi de multiples causes. Malheureusement, nous avons encore à progresser pour répondre plus précisément à cette question. Il est vrai que certaines épilepsies ont une cause facile à identifier comme une cause génétique (ce qui ne veut pas dire héréditaire), une malformation cérébrale plus ou moins étendue ou une atteinte du cerveau (traumatique). Malheureusement, ces causes ne représentent qu’une petite partie des épilepsies de l’enfant. Cela veut dire qu’un bon nombre de patients débutent une épilepsie sans que nous ayons une explication claire dans l’état de nos connaissances actuelles

 

Y a t-il une différence entre l’épilepsie des enfants et celle des adultes ?

Il existe plusieurs caractéristiques des épilepsies chez l’enfant. En premier lieu, il faut savoir qu’il existe une plus grande variété dans les différents types d’épilepsies chez l’enfant que chez l’adulte rendant parfois le diagnostic plus long à établir. Par ailleurs, les épilepsies de l’enfant surviennent sur un cerveau en développement ce qui peut avoir un certain nombre de conséquences. La première conséquence est la présence d’un risque plus important de troubles des apprentissages. L’autre conséquence est que les symptômes et la réponse aux traitements peuvent évoluer avec le temps. C’est le cas par exemple des crises épileptiques qui peuvent devenir plus intense ou au contraire moins intense avec le temps. Sur le plan du traitement, un médicament qui n’a pas été efficace au début peut le devenir ou à l’opposé un médicament qui a été efficace peut perdre de son efficacité avec le temps. Cette complexité est bien connue des médecins qui connaissent les épilepsies. Une discussion au cas par cas est nécessaire que ce soit pour le traitement ou le pronostic.

 

Le régime cétogène est une diète alimentaire, quel est son mécanisme d’action sur le cerveau ?

S’il est maintenant prouvé que le régime cétogène est efficace, les mécanismes exacts ne sont pas vraiment connus. Il existe surtout des pistes de travail pour les chercheurs mais cela reste encore un mystère.

 

A t-on tout découvert sur ce sujet ?

Nous sommes loin d’avoir compris les mécanismes du régime cétogène. Plusieurs hypothèses ont été soulevées dans la littérature : propriétés anticonvulsivantes des corps cétoniques (Likhodii and Burnham, 2002;Rho et al., 2002), propriétés antiépileptiques de la restriction en glucose discuté à partir des données sur le 2DG (sucre non métabolisable), modulation des systèmes de neurotransmission (Dahlin et al., 2005;Wang et al., 2003;Yudkoff et al., 2005;Yudkoff et al., 2006), modulation de l’excitabilité cérébrale via la modulation de canaux ioniques dont les canaux KATP dépendant (Ma et al., 2007), possible implication des acides gras poly-insaturés (Taha et al., 2010).

L’objectif ultime des travaux de recherche qui visent à comprendre les mécanismes du régime cétogène serait en comprenant les mécanismes de se mettre à fabriquer des médicaments reproduisant l’effet du régime sans passer par le régime.

 

Combien d’enfants chaque année sont concernés en France par la mise en place du régime ?

Il est difficile de donner des chiffres car nous n’avons pas de registre de suivi des patients sous régime cétogène. En 2005 et 2008, nous avions interrogé nos collègues français sur leur utilisation du régime cétogène (Auvin et al. Rev Neurol (Paris). 2010). Quand on reprend les réponses et l’évolution des pratiques médicales, je pense qu’on peut raisonnablement estimer à un nombre de 150 à 250 patients essayant un régime cétogène chaque année.

 

Avez vous des données à moyen terme sur des enfants traités avec succès dans votre hôpital ?

Nos données d’efficacité sont les mêmes que ceux qui sont publiés dans les travaux qui ont prouvé l’efficacité du régime cétogène. C’est à dire que un patient sur deux voit son nombre de crises baisser de 50% ou plus. Parmi ceux-ci, un sur dix devient libre de toute crises épileptiques. Nous sommes particulièrement attentifs à ces points car nous utilisons une méthode de régime qui est plus proche du régime modifié d’Atkins que du régime cétogène. Sans rentrer dans les détails de la composition diététique du régime, cela veut dire en concret pour l’enfant et sa famille que chaque aliment n’a pas besoin d’être pesé mais seulement certains aliments. Cela veut aussi dire que les quantités prises ne sont pas limitées pour certains aliments (qui peuvent être pris à volonté)

 

Pensez vous qu’il faudrait introduire précocement ce régime, ou faut-il le limiter aux cas avérés pharmaco-résistants ?

Comme pour toute prise en charge de patients avec une épilepsie, il faut avant tout évaluer la balance bénéfice-risque de ces traitements. Ainsi si un patient est parfaitement contrôlé par un traitement sans effet secondaire notable, il semble que la balance bénéfice-risque du régime cétogène ne soit pas bonne. En effet, le régime est à l’origine d’un certain nombre de contraintes pour sa mise en place et pour son maintien. De plus, ce régime est assez éloigné des apports de notre alimentation habituelle, cela implique que tous les repas pris en dehors du domicile doivent être préparé à l’avance. Cela est possible mais ne doit être envisagé que lorsque ces contraintes sont à la hauteur du bénéfice sur le plan de l’épilepsie.
De plus, il existe des contre-indications au régime. Certaines maladies métaboliques peuvent rendre l’utilisation du régime très dangereuse.
Il ne semble pas légitime d’utiliser un régime cétogène en première intention comme traitement d’une épilepsie à ce jour en France. Dans le cas de certains syndromes épileptiques bien identifiés, son utilisation précoce peut être intéressante. Les données des études scientifiques ont en particulier permis d’identifier que l’utilisation rapide (deuxième ou troisième intention) était intéressante pour le syndrome de West, l’épilepsie myoclono-astatique, le syndrome de Lennox-Gastaut et certains états de mal épileptiques.

 

Le régime est depuis longtemps utilisé aux Etats-Unis, pourquoi semble t-il si peu connu en France ?

Il est difficile de comparer les deux pays dans leur ensemble. En dehors de certains centres spécialisés, le régime cétogène est resté assez confidentiel y compris aux Etats-Unis jusqu’au milieu des années 1990. Maintenant, ce régime est bien connu des médecins qui ont à prendre en charge les enfants ayant des épilepsies résistantes. En dehors d’un milieu spécialisé, la méconnaissance de ce type de prise en charge semble identique des deux cotés de l’océan atlantique mais cela n’a pas été évalué en détail. La grosse différence entre la France et les Etats-Unis est l’existence d’une fondation pour la mise en place de programme de soin et de recherche sur le régime cétogène aux Etats-Unis.

 

Les fameux oméga 3 ou acides gras polyinsaturés (que l’on retrouve dans les noix, l’huile de colza, la laitue) semblent particulièrement important dans l’action du régime, à votre avis faut-il les privilégier dans le régime ?

Nos derniers travaux ne renforcent pas cette hypothèse. Il semble que les acides gras oméga 3 qui ont une efficacité antiépileptiques dans les expériences de laboratoire. Mais ces acides gras ne semblent pas fondamentaux pour l’efficacité dans le régime cétogène.

 

Pouvez vous nous expliquer vos voies de recherche sur l’épilepsie des enfants et comment vous procédez pour y arriver ?

Nous avons plusieurs projets de recherche actuellement.  Pour revenir au régime cétogène, nous avons étudié au laboratoire de recherche si les acides gras polyinsaturés, en particulier les acides gras oméga 3, étaient à la source de l’efficacité du régime. Nous avons quasiment éliminé cette hypothèse mais cela nous a permis de découvrir un nouveau facteur qui pourrait être un mécanisme du régime. C’est sur cet axe que nous travaillons actuellement.

 

Dans quel délai vos recherches pourraient permettre de trouver une nouvelle thérapeutique ?

Il est toujours difficile de donner un délai d’aboutissement des travaux de recherche. Dans certains cas, on pense toucher du doigt la solution quand tout s’écroule et parfois on pense éliminer une piste mais c’est alors que la solution se présente.
Sans trahir de secret, nous avons une hypothèse pour un mécanisme d’action. Il va nous falloir un à deux ans pour savoir si l’on va s’orienter vers un développement en recherche clinique ou si nous avons fait fausse route.

Interview réalisée le 29/10/2013

Lien Permanent pour cet article : http://www.regimecetogene.com/interviews/interview-de-chercheur-docteur-stephane-auvin